Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Une multitudes de chroniques historiques sur les 4 époques de l'Histoire, que ce soit ancienne, médiévale, moderne ou contemporaine. On y trouve des chroniques sur les hommes et les femmes qui ont fait l'Histoire, les événements marquants au plus insolites....

La place de la femme dans la sphère universitaire: portrait de Julie Victoire Daubié

La place de la femme dans la sphère universitaire: portrait de Julie Victoire Daubié

La place de la femme dans la sphère universitaire : la féministe Julie Victoire Daubié

Tandis que les grands noms de la philosophie, de la médecine, de la physique ou encore des mathématiques qui nous viennent instinctivement se parent de leur atour masculin, les femmes ont une place non négligeable dans l’avancée des recherches scientifiques et littéraires sans qu’elles soient reconnues parfois à leur juste valeur. Le fait d’évoquer Marie Curie ou sa fille Irène Joliot Curie ne représente qu’une infime participation féminine à la recherche. « Se référer à elles pour juger de la capacité des femmes à accéder aux carrières universitaires et du déroulement de leur carrière est tout à fait insuffisant. »[1]

Quels sont les facteurs explicatifs de cette présence « marginale » des femmes ? pose Blandine Laperche.

La première explication serait celle de l’Histoire. L’histoire de la recherche, de l’enseignement serait un monde réservé aux hommes. Et enfin la deuxième explication est bien plus sociétale en ce qu’elle place la femme dans une posture immuable de mère. La société par la vie familiale promue, mais aussi les institutions, tend à écarter la femme du cercle « fermé » des universitaires pour les assigner à un rôle de « maîtresse du quotidien ».

 

L’université, monde propre à l’homme ?

La faible présence des femmes au sein d’institutions universitaires ou tout simplement d’écoles, conduit à penser que le Savoir est propre à l’homme et non la femme. Elles n’ont pu aller à l’école que bien plus tard que son homologue masculin puisque la nécessité d’une éducation n’apparaît pas utile à la tâche donnée à la femme. Si l’ignorance est le propre de la femme, la connaissance est celle de l’homme.

Comme le critique Molière dans sa pièce « L’école des femmes », ce qu’il appelle « l’innocence », n’est rien que l’ignorance qu’elle porte.

L'école des femmes de Molière

Cette caractéristique serait même un critère pour l’homme qui lui garantirai la fidélité et la dévotion dont le genre féminin doit lui porter. Comme l’exprime Arnolphe dans la pièce, il cherche une épouse ignorante et naïve pour qu’il ne soit jamais représenté avec les cornes des cocus.

Si l’ignorance féminine est louée, la pièce la dénonce.

C’est au XIXème siècle que l’enseignement des filles fait un bond. En effet, en 1836, une loi facultative demande aux communes d’ouvrir des écoles de filles. Les maires préfèrent s’en tenir à la tradition et se contentent d’écoles paroissiales dont ils ne payent pas le personnel. Delphine Gardey précise que la femme doit se construire une nouvelle norme, une nouvelle forme. Désormais, plus que la femme, elle devient étudiante. Carole Christen Lécuyer dans la Revue « Travail, genre et sociétés » expose les premières étudiantes de l’Université de Paris dont Julie Victoire Daubié.

Si historiquement l’homme est donc l’intelligence, la femme elle-même se met des freins quant à son ascension. C’est le cas de la théorie du plafond de verre. Le « plafond de verre » désigne un aspect particulier des inégalités entre les hommes et les femmes dans les organisations et dans les professions ; il concerne l’accès aux fonctions supérieures et postes de pouvoir. Apparue au grand jour aux États-Unis, dans un article du Wall Street Journal en 1986, la métaphore du « plafond de verre » – qui ne concernait pas que les femmes, mais aussi les minorités ethniques – était censée décrire cette « barrière si subtile qu’elle est transparente et pourtant si forte qu’elle empêche les femmes et les minorités d’accéder à la hiérarchie managériale » alors même qu’ils en auraient la qualification nécessaire »[2].

 

Le personnage de Julie Victoire Daubié (1824-1874)

Julie Victoire Daubié

Julie Victoire Daubié est la toute première femme à obtenir son baccalauréat à Lyon en 1861. Elle est désormais autorisée à passer cet examen à 37 ans, après avoir dû solliciter cette autorisation pendant 10 ans.

Issu d’une famille modeste de huit enfants, elle parvient à voir dans l’enseignement et l’instruction le gage d’une certaine liberté intellectuelle. Elle parvient à obtenir son brevet de capacité à vingt ans et devient préceptrice à 37 ans.

Cette petite ouverture à la reconnaissance intellectuelle de la femme ne se fait pas sans bruit. En effet, Gaude dans le roman La Bachelière déclare à l’héroïne « J’ai la haine du bas-bleu (femme savante empreint de pédanterie). On m’annonce ex-abrupto chez moi, auprès de moi une bachelière, un monstre quoi ! J’ai cru que vous alliez me lapider de mots savants, m’accabler sous le poids de votre pédantisme. Vous m’avez fait horreur par votre seul titre »[3]. Tandis que la bachelière est assimilée à un monstre, la percée féminine dans le monde universitaire se développe et fait souvent les grands titres des journaux.

C’est ainsi que Julie Victoire Daubié, dans cette atmosphère non propice au développement intellectuel féminin, lutte durant 10 ans pour avoir le simple droit de passer un examen. Le recteur de l’académie de Paris refuse à la jeune femme sa demande en la qualifiant d’  « outrecuidante » et « ridicule ». Ainsi, elle se tourne vers l’université de Lyon qui, plus accueillant, accepte Julie parmi les participants à l’examen. C’est au doyen de la faculté, M. Francisque Bouiller que l’on doit cette avancée. Il considère que la loi n’interdit pas à une femme de se présenter à l’examen, dès lors, elle peut le faire car non illégal. Cependant, il fallut l’intervention de deux personnages dont M. Arlès-Dufour, un grand industriel saint-simonien, ainsi que l’impératrice Eugénie en personne pour que le ministre de l’Instruction Publique, Gustave Roland, accepte la délivrance du diplôme.

Diplôme de Julie Victoire Daubié

Elle obtient donc le baccalauréat et le titre de « bachelier », non « bachelière » car la féminisation de ce qualificatif doit attendre encore les réclamations d’Hubertine Auclert en 1898. Elle dira « “N’est-ce pas à force de prononcer certains mots, qu’on finit par en accepter le sens qui tout d’abord heurtait ?” déclare Hubertine Auclert dans Le Radical du 18 avril 1898.

« La démarche de Julie-Victoire Daubié est audacieuse, car il n’existe pas à cette époque d’enseignement secondaire pour les femmes. Si les femmes doivent être éduquées moralement, elles ne doivent pas être instruites. L’instruction est un domaine réservé aux hommes. Par sa réussite au baccalauréat et par ses écrits, Julie-Victoire Daubié fait œuvre de pionnière : elle ouvre la voie des études aux femmes »[4] écrit Christen Lecuyer.

Il faut attendre la loi Camille Sée du 20 décembre 1880 pour que soit réellement créé un enseignement féminin. Par cette loi, l’enseignement des jeunes filles n’est plus entre les mains des établissements confessionnels. L’article premier de la loi dispose qu’« il sera fondé par l’État, avec le concours des départements et des communes, des établissements destinés à l’enseignement secondaire des jeunes filles ».

Cette dernière est complétée par la loi du 29 juillet 1881 instituant la création de l'Ecole normale supérieure (ENS) de Sèvres, qui prépare en trois ans ses élèves au « certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire des jeunes filles ». L’Église n’a plus désormais le monopole de la formation des jeunes filles.

L’enjeu de cette candidature au baccalauréat est bien plus qu’une preuve de sa capacité personnelle à réussir, c’est une preuve que « l’infériorité féminine » si mise en avant, n’est rien.

 

L’œuvre de Julie Victoire Daubié : La Femme pauvre au XIXème siècle

Julie Victoire Daubié est une réelle pionnière intellectuelle. Avant de passer son baccalauréat, elle avait remporté le prix du concours de l’Académie Royale de Lyon relatif aux moyens d’améliorer les conditions économiques et sociales des femmes. Elle rédigea son mémoire intitulé La pauvre femme au XIXème.

Mémoire "La femme pauvre du XIXème"

Sa première édition parue en 1866 et outre la liste exhaustive des métiers féminins, son écrit parcourt les conditions et les moyens de substances des femmes. Il expose la réalité sociale auxquelles sont confrontées les travailleuses, le développement industriel, les emplois sous payés et sous qualifiés par manque d’instruction. Par l’absence de qualification, les femmes sont une main d’œuvre alléchantes car moins coûteuse et moins revendicatrices que les ouvriers qualifiés. « Le sous-paiement était principalement légitimé par la sous-qualification : c’est en 1862 seulement qu’Élisa Lemonnier fonde la première école professionnelle féminine, la Société pour l’instruction professionnelle des femmes ; l’apprentissage traditionnel, rarement accessible aux femmes »[5].

La femme pauvre au XIXème est donc un ouvrage qui fait parler des femmes en tant qu’individu, mais aussi en tant que travailleuse, personne capable d’accomplir les choses et en tant qu’esclave du monde industriel. Julie Victoire Daubié passe en revu les métiers du textile, de l’imprimerie, de la boissellerie, en précisant les conditions de travail en France avec quelques parenthèses étrangères ; tout cela dans le but de rendre compte d’une réalité sociétale « dramatique ».

« Le bilan est accusateur. Julie-Victoire Daubié dénonce avec colère, véhémence, ironie aussi, l’inégalité entre hommes et femmes dans « les moyens d’action et dans l’action » : inégalité dans l’accès à l’apprentissage et à la formation professionnelle, partant inégalité dans l’accès aux métiers et carrières et inégalité salariale ».[6]

 

C’est « un document essentiel, incontournable, sur la condition des femmes et la pauvreté féminine dont la spécificité était analysée d’un point de vue à la fois féministe, économiste, social, moraliste et politique »[7].

Son travail fut salué par Victor Hugo et John Stuart Mill, faisant écho des recherches de la jeune femme dans Le Journal des économistes puis dans l’Economiste français. Par la suite, La femme pauvre du XIXème fut couronné de la mention « honorable » par le jury international à l’exposition universel de 1867, dans lequel un nouveau volet a fait son apparition ; volet portant sur la condition morale. Mais elle ne s’arrête pas là, ainsi, pour montrer les moyens de subsistances de la femme, elle rédige Du progrès dans l’enseignement primaire. Justice et liberté ! ainsi que l’Emancipation de la femme qui luttent en faveur du suffrage féminin.

Elle mène un combat féroce pour la moralité, l’interdiction de la prostitution. Elle écrira dans La femme pauvre du XIXéme : « La triste éloquence des faits nous montre trop souvent le salaire, la richesse, l’opulence corrompant la misère et la faim. Aussi basons-nous la régénération de la France sur l’indépendance matérielle, mère de la dignité de la femme, et réclamons-nous en conséquence un vaste système d’instruction professionnelle, de liberté d’action qui amène, si possible, dans les lois du salaire l’égalité (…) » (La Femme pauvre au XIXe siècle, T.2, p.73). L’égalité est un axe majeur de la pensée de Julie Victoire Daubié. C’est à l’avènement de la IIIème République qu’elle se lance dans une campagne suffragiste, consciente que l’égalité passe aussi par l’égalité des droits politiques.

 

[1] Laperche, Blandine. « L'intégration des femmes dans le système de la recherche en France et en Europe : état des lieux et interrogations », Innovations, vol. no 20, no. 2, 2004, pp. 33-57

[2]Laufer, Jacqueline. « Le plafond de verre : un regard franco-américain », Margaret Maruani éd., Travail et genre dans le monde. L’état des savoirs. La Découverte, 2013, pp. 298-308

[3] Gabrielle Reval, La bachelière, 10e édition, Paris, Mirasol, 1910, p. 23.

[4] Christen-Lécuyer, Carole. « Les premières étudiantes de l'Université de Paris », Travail, genre et sociétés, vol. 4, no. 2, 2000, pp. 35-50

[5] Thiercé, Agnès. « La pauvreté laborieuse au XIXème siècle vue par Julie-Victoire Daubié », Travail, genre et sociétés, vol. 1, no. 1, 1999, pp. 119-128.

[6] Ibidem

[7] Ibidem

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article